Le paysage urbain gris d’une ville de béton mélancolique ressemble de façon cauchemardesque à un immense mur impénétrable. Le ciel de midi (jadis chaud et plein d’espoir) a déjà perdu son éclat, stigmatisé-souillé, décoloré par les multiples interventions arbitraires de l’homme qui, consciemment ou inconsciemment, contribue sans cesse à la pollution de l’atmosphère et à la destruction progressive de l’environnement.
L’homme, en étant le principal responsable, le principal acteur de la transformation de l’atmosphère (à la fois bourreau et victime de ses propres choix et actions) se retrouve confronté à cette situation morbide et inédite, incapable de réagir. Complètement coupé des impératifs et des valeurs de la Nature, devenu totalement passif et inactif, il adopte un modèle de vie conformiste et artificiel. Inconsciemment, sans prendre conscience qu’il se trouve finalement prisonnier d’une construction complexe érigée par lui-même, il gaspille son temps inutilement. Le rythme effréné et exigeant de la réalité moderne ne lui permet pas de faire un examen de conscience, de réviser les valeurs du présent. Il considère tout comme normal et acquis, bercé par les formes de la société conformiste et par une prospérité illusoire et artificielle. Même sa propre existence lui paraît indifférente, puisqu’il se comporte comme un demi-dieu imperméable à la mort, transgressant toutes les règles morales au profit du gain facile et des biens matériels. La maladie et la perte d’êtres chers perturbent temporairement cette attitude égoïste et passive, sans toutefois parvenir –le plus souvent– à le réveiller. Ce qui est peut-être encore mieux démontré, c’est le sentiment de solitude et de mélancolie qui l’envahit, à cause de l’absence de personnes familières.
La prise de conscience progressive de cet éloignement de l’essence de la vie et du véritable bonheur (qui se cristallise dans de petites joies éphémères et dans la contemplation de la grandeur de la Nature), conjuguée à la nature périssable de toute existence, conduit l’individu à une impasse mentale. Pourtant, cette rupture spirituelle, ce salutaire réveil, peut contribuer à une révision partielle, voire totale, des valeurs et à une reconstruction radicale du mode de vie vers quelque chose de plus durable et positif. Le passé artificiel est désormais inclus dans le “temps perdu”, selon l’expression de l’intellectuel et écrivain français Albert Camus, auteur de la théorie de l’absurde. Il est encore temps pour une déconstruction fondamentale de la réalité artificielle, pour une révision des valeurs non pertinentes, pour un retour au droit chemin, pour un retour à la simplicité et aux lois de la Nature (fondées sur l’amour, l’amitié, la solidarité, l’empathie); en définitive, pour retrouver cette sociabilité que l’homme moderne a arbitrairement rejetée, influencé par une prospérité artificielle et les impressionnantes prouesses technologiques de notre époque.
La mémoire se révèle être l’allié précieux dans ce changement radical de l’homme, allié qui ramène généreusement des moments du passé, des êtres chers définitivement perdus, des ombres lumineuses qui persistent obstinément dans le temps et revendiquent leur place; des instants de bonheur personnel et familial, fondé sur quelque chose simple et authentique, mais malheureusement éphémère.
Les objets inanimés (qui résistent obstinément à l’oubli, au tourbillon destructeur et aplatissant du temps) contribuent également par leur présence au rappel du passé, à la renaissance mentale des êtres chers disparus, à la renaissance d’une enfance insouciante et d’une jeunesse rajeunissante et pleine d’espoir; à la nostalgie d’un bonheur temporaire et perdu, d’un paradis précieux, mais irrémédiablement perdu.
L’errance dans cette même ville morne, dans ces mêmes rues impersonnelles, dans ces mêmes immeubles de béton sans âme témoigne déjà de ce changement de réalité. Rien n’est plus pareil dans le monde émotionnel de chacun. Rien ne peut rendre le bonheur et l’épanouissement perdus, ces biens précieux nés de moments cruciaux du passé. Et surtout, rien ne peut combler le vide laissé par l’absence des êtres chers. Tout semble incolore, indifférent, dénué de sens, altéré, figé dans une immobilité mortelle, dans un silence insoutenable, dans une solitude dangereuse qui plonge l’individu dans le désespoir.
Ce sentiment de vide insoutenable est intensifié par le souvenir des êtres chers et de l’existence en général, qui encadrent inévitablement ce paysage mélancolique et pessimiste, autrefois optimiste et plein d’espoir.
Les fêtes de Noël, empreintes d’un esprit de paix, d’optimisme, de chaleur et d’espoir, se révèlent être un véritable supplice pour ceux qui ont perdu des êtres chers. Revivre les moments heureux passés avec eux devient une expérience particulièrement traumatisante, douloureuse et cauchemardesque. La magie des fêtes d’antan se transforme alors en un abîme insoutenable qui met à rude épreuve la santé mentale.
Ce retour en arrière, cette résurgence temporelle, recèle à la fois des fonctions positives et négatives. D’une part, il a une connotation apaisante et rédemptrice, car il permet à l’individu d’atténuer quelque peu la tristesse de sa situation présente pessimiste en se remémorant des souvenirs heureux. D’autre part, il peut se révéler un véritable cauchemar, car il fait ressurgir les figures d’êtres chers qui ont contribué à son bonheur, qui ont marqué sa vie de façon décisive et qui ne sont plus là.
Dans le même temps, cette immersion –intentionnelle ou non– de l’individu dans les sanctuaires de la mémoire lui cause une souffrance mentale, étant donné que la comparaison entre passé et présent exacerbe encore le sentiment de déception, notamment en raison du caractère artificiel et dénué de sens de la réalité moderne.
La littérature, art majeur et magique, offre un répit et un espoir à ceux qui la savourent et suivent ses sentiers enchanteurs. Pour les écrivains, elle constitue une échappatoire inattendue, car cette experience-ci mystique et enivrante à plusieurs niveaux conduit finalement à une prise de distance partielle avec le mal-être psychologique qu’ils subissent personnellement, ainsi que toute la communauté. Cela devient particulièrement évident face à des difficultés socio-politiques ou sanitaires (comme ce fut le cas durant la longue pandémie de Covid-19). La souffrance psychique s’atténue, s’apaise partiellement durant l’exercice d’écriture, tandis que l’émotion et la volonté de se libérer de toute négativité prennent le dessus.
Le lecteur qui tourne les pages d’un livre ou étudie un texte littéraire, est transporté mentalement dans un autre paysage, moins artificiel et conformiste, d’un caractère anthropocentrique et mettant l’accent sur les valeurs d’une nature authentique. Les coutumes simples et ancestrales d’une société locale du siècle dernier, où les liens étroits entre les personnes prévalaient (surtout lors des fêtes), parvenaient à apaiser les émotions négatives et la solitude. Le bien individuel était subordonné au bien collectif, contrairement à la société froide, indifférente et artificielle d’aujourd’hui.
À travers la lecture d’une œuvre littéraire, la réalité altérée de la société occidentale cède la place à une forme de société modèle, qui renvoie à un passé simple, à des habitudes oubliées, abandonnées par les citoyens de l’Occident; à des époques que ces derniers-ci ont rejetées sans réfléchir, des époques vaincues par l’éclat des magnifiques réalisations de la Technologie, qui a largement contribué à leur désorientation complète.
La volonté de nombreux écrivains et artistes de reveler à travers leurs œuvres les profondes différences entre la société urbaine moderne occidentale et une vie simple et authentique au cœur de la nature parvient souvent à éveiller les consciences des citoyens passifs et réprimés. Cette approche thématique trouve souvent son origine dans le lieu de résidence des créateurs et s’inspire de leurs expériences personnelles.
L’écrivain français Albert Camus –à l’aide de ses héros– évoque le soleil éclatant de l’été qui règne dans sa ville natale d’Alger, un élément qui lui procure chaleur, calme et optimisme face à la vie.
Markos Meskos, grand poète grec de Macédoine, dans une atmosphère de nostalgie absolue, guide le lecteur à travers les paysages tranquilles de son lieu de naissance, tout en soulignant l’unité du poète et de son lieu de naissance, de l’homme et de la nature.
Le poète et prosateur Tolis Nikiforou, originaire de la co-capitale, fait revivre le passé idéal de son enfance insouciante dans les quartiers du centre-ville où la simplicité, l’amour, la solidarité et l’honnêteté prévalaient dans les relations humaines (Série de nouvelles intitulée Nostos, publiée par “Nea Poreia”, 2000).
L’écrivaine et artiste Pavlina Pamboudi souligne le climat de mélancolie qui accompagne le citoyen moderne dans ce paysage incolore où même la Nature a subi des altérations et des changements significatifs: “Homme, je suis le chemin / Le chemin me suit incertainement / Maintenant / Nous traversons une campagne triste – / Herbe acide / Hybrides torturés, fleurs inodores / Arbres malades / Brusquement arrêtés sur la pente -” (poème intitulé “Je suis” extrait du recueil Sable et quelques cailloux, publié par “Roes”, 2024).
Le poète et artiste Yannis Stefanakis, à travers son œuvre, oppose la vie quotidienne dans les campagnes d’antan (où régnaient la tranquillité et la grandeur des éléments naturels) à celle du citoyen moderne dans un paysage de béton froid (caractérisé par des complexes immobiliers gigantesques, disgracieux et construits au hasard), dépouillé de la magie de la nature. Des arbres abîmés, desséchés et malades soulignent ce climat de mélancolie, d’isolement et de désespoir qui affecte l’homme.
Les bibliothèques, vecteurs traditionnels de transmission du savoir et d’information, jouent un rôle essentiel pour attirer un public savant et l’inciter à s’intéresser activement à la littérature et à l’art. L’organisation de divers événements, tels que des colloques présentant l’œuvre de créateurs grecs et étrangers (des écrivains et des artistes), des expositions d’œuvres visuelles faisant connaître de nombreux artistes, ainsi que l’animation de clubs de lecture de poésie et de prose, contribuent à sensibiliser les lecteurs et les visiteurs des bibliothèques, tout en soulignant les éléments positifs de cette approche et de cette experience-ci. Ce fascinant processus mystagogique, qui transporte mentalement le lecteur-spectateur dans d’autres époques, lui permettant d’en apprécier l’atmosphère et de respirer librement l’air, fait de lui un témoin privilégié de lieux et d’événements passés et inconnus. Il contribue significativement à sa transformation personnelle et à un changement de son regard sur la vie.
De plus, l’art, sous toutes ses formes, fonctionne magiquement comme un levier important d’éveil spirituel, de purification et d’humanisation du citoyen occidental aliéné qui (trompé par les faux et impressionnants trésors de l’Eldorado) a perdu toute caractéristique humaine; désormais condamné à survivre dans une société conformiste préfabriquée, dénuée de sens et compétitive, où l’accent n’est pas mis sur l’homme et son véritable bonheur, mais sur l’accumulation irréfléchie de biens matériels.
Valentine Kambatza